Dossier déportation homosexuel(le)s
 
 
 

 

Ceci n'est pas un travail historique, plutôt celui d'un rat de bibliothèque. Ce court dossier est un ensemble de témoignages organisés, peu commentés, qui permettra au lecteur de  comprendre mieux la déportation des homosexuels.


Franck DALOZ

Xavier JACQUENET

     " Chaque assassinat d'un homosexuel par un nazi s'est doublé d'un assassinat (occultation, négation) de sa mémoire par les familles, les politiques, l'histoire officielle. Il y a bien eu pour chaque homme deux meurtres. Et je suis incapable de distinguer lequel l'emporte dans l'ignoble. "

     André Sarq, poète.


  " Ces morts, tous ces morts, martyrs sans nom, nous n'avons pas le droit de les oublier "

     Heinz HEGER, déporté triangle rose.

 
     " C'est peut-être cela être homosexuel aujourd'hui, savoir qu'on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n'est prévue "

     Guy HOCQUENGHEM


Sommaire
 

      1.LE GOUVERNEMENT DE VICHY
      1.1.l'esprit
      1.2.retour de la pénalisation

      2.LA DEPORTATION DES HOMOSEXUELS 
      2.1.LA COLLABORATION FRANCAISE
      2.2.LES HOMOSEXUELS DANS LES CAMPS
      2.2.1.LA HIERARCHISATION DES DEPORTES
      3.2.1.1.par les nazis
      3.2.1.2.par les déportés
      2.2.2.LE SORT RESERVE AUX TRIANGLES ROSES DANS LES CAMPS
      2.2.2.1.ACCUEIL
      2.2.2.2.L'ASSASSINAT D'UN JEUNE HOMME DE 19 ANS
      2.2.2.3.COMMANDOS DE TRAVAIL SPECIAUX
      2.2.2.4.COBAYES DES NAZIS
      2.2.2.5.LES LESBIENNES DANS LES CAMPS

      3.LE REFUS DE LA RECONNAISSANCE

      4.BIBLIOGRAPHIE
 
 

Corps du texte

       1: LE GOUVERNEMENT DE VICHY

       1.1.L'esprit

       " Notre défaite est venue de nos relâchements. L'esprit de jouissance a détruit ce que
       l'esprit de sacrifice a édifié. C'est à un redressement intellectuel et moral que, d'abord, je
       vous convie. "

       Pétain, message du 25 juin 1940.

       Comment ? En éliminant la république et en appliquant une politique faite de
       paternalisme, de cléricalisme et d'autoritarisme.

       "Travail, Famille, Patrie" en esquisse les grandes lignes.

       1.2.Retour de la pénalisation

       Avec la révolution Française de 1789, la répression pénale de l'homosexualité avait été
       abandonnée. Le 6 Août 1942 Pétain signe un texte de loi, dont l'initiateur est l'amiral
       Darlan, réprimant l'homosexualité. Dans les faits Vichy ne réprimera pas mais par des
       discours d'une violence extrême contribue à l'accroissement de l'homophobie qui se
       traduit par une violence exercée par toute la société au quotidien sur les homosexuels.
       Plus grave seront les décisions prises sous De Gaulle ; en 1960 l'amendement Mirguet
       classe l'homosexualité "fléau social" et donne au gouvernement le droit de légiférer par
       décret pour la combattre.

       2 :LA DEPORTATION DES HOMOSEXUELS

       2.1.La collaboration française

       Le témoignage le plus connu de ce que fut la vie dans les camps, est celui de Pierre
       SEEL (17 ans en 1941) qui fut arrêté par la Gestapo à l'aide des fichiers que la police
       française avait établi sur les homosexuels. Son témoignage sur les tortures, la barbarie
       nazie, et les relations entre déportés met à mal l'image officielle de la solidarité, de la
       résistance dans les camps.

       Aimé Spitz, journaliste aux Dernières Nouvelles d'Alsace, militant homosexuel, confirme
       la déportation des homosexuels par la collaboration de la police Française.

       " Après l'arrivée des troupes nazies, la Gestapo s'installe dans les villes alsaciennes.
       Leur premier objectif fut la chasse aux homosexuels. Leur travail fut facilité par la police
       française qui livra à la Gestapo les fichiers des homosexuels d'Alsace. Bon nombre
       d'entre nous furent ainsi arrêtés et transférés au camp de rééducation de Schirmeck...
        " Il quitte l'Alsace mais est arrêté pour résistance. " J'ai été transféré au camp
       d'extermination de Struthof. Les homophiles portaient un triangle rose sur leur veste,
       tandis que nous avions le triangle rouge. "

       2.2.LES HOMOSEXUELS DANS LES CAMPS

       2.2.1.LA HIERACHISATION DES DEPORTES

       " La population des détenus dans les camps de concentration est fortement
       hiérarchisée selon les catégories correspondant aux raisons d'internement et selon les
       fonctions remplies au sein du camp. "

       M.POLLAK

       2.2.1.1.Par les nazis

       - les adversaires politiques

       - les membres des "races inférieures"

       - les criminels

       - les asociaux

       Les homosexuels sont considérés comme des asociaux et placés par les bourreaux dans
       les catégories les plus basses du camp.

       2.2.1.2.Par les déportés

       Si les nazis haïssaient les homosexuels, ce sentiment était bien partagé par les autres
       détenus.

       " Les détenus ne tenaient à l'écart que ceux que la SS avait marqués du triangle rose. "
       E.Kogon (voir biblio)

       Les camps de concentration fonctionnent selon une structure autogestionnaire, ce qui
       conduit à créer des castes au sein des détenus. Les homosexuels occupent la plus
       basse.

       La gestion du camp par les détenus reflète l'homophobie ambiante et explique la
       hiérarchisation faite dans les camps. Ce sont les détenus eux-mêmes, à travers ces
       postes de doyens et de kapos, qui décident des contingents affectés aux travaux et
       mêmes parfois de ceux destinés au four crématoire.

       " Pour des transports vers des camps d'extermination tels que ceux de Nordhausen,
       Natzweiler et Gross Rosen, c'était ceux [les homosexuels] qui, sur leur nombre total,
       fournissaient le plus fort pourcentage. En effet, le camp avait cette tendance
       compréhensible de se séparer des éléments considérés comme moins importants, de peu
       de valeur ou sans valeur. "
       E.Kogon.

       Heinz Heger confirmera les propos de Kogon.

       " Après la guerre j'eus l'occasion de lire un témoignage d'un ancien doyen de camp
       politique ; il expliquait ce qui avait motivé l'envoi en masse des déportés homosexuels
       dans les camps d'extermination. Ce qui importait, disait-il à l'époque, était de se séparer
       des prisonniers de moindre valeur et de peu de force physique. Une tendance
       compréhensible disait-il. Ce qui montre qu'effectivement nous étions considérés comme
       la caste la plus basse parmi ceux du camp et que même nos compagnons, embarqués sur
       la même galère que nous, se permettaient de nous envoyer à la mort. "

       Ainsi, la hiérarchisation des détenus par les nazis et par les déportés place les triangles
       roses en situation particulièrement difficile et explique le sort spécifique qui leur est
       réservé.

       2.2.2.LE SORT RESERVE AUX TRIANGLE ROSE DANS LES CAMPS

       2.2.2.1.ACCUEIL

       " Pour commencer, ce dernier m'administra deux gifles sur les oreilles, d'une violence
       telle que je m'écroulai par terre. Je me relevai et restai debout, tremblant de peur. Il
       m'envoya de toutes ses forces son genou dans les testicules et je me roulai par terre
       tellement cela me faisait souffrir. Aussitôt, les détenus qui aidaient à l'appel me crièrent
       de me relever pour l'empêcher de me piétiner. Le visage hagard, je me relevai devant le
       chef de bloc qui me dit : "c'était pour faire connaissance. Ainsi, espèce de merde, tu
       sauras qui est ton chef de bloc." "
       Heinz Heger

       2.2.2.2.ASSASSINAT D'UN JEUNE HOMME DE 19 ANS

       " Un jeune alsacien du Haut-Rhin fut disputé par deux Kapos : de l'un, il recevait une
       gamelle de soupe, de l'autre, un cigare chaque dimanche. Victime de la jalousie
       réciproque des deux kapos, il fut envoyé à l'infirmerie un soir pour désinfection. Le
       lendemain, on le trouva mort ; il avait reçu une piqûre d'essence dans les veines. Il
       n'avait que 19 ans. "
       Aimé Spitz, déporté politique.

       2.2.2.3.COMMANDOS DE TRAVAIL SPECIAUX

       Les homosexuels nouvellement arrivés sont immédiatement intégrés à des commandos
       de travail spéciaux chargés d'exécuter des tâches particulièrement dures et humiliantes.

       " Nous devions le matin porter la neige devant notre bloc du côté gauche de la rue sur
       le côté droit ; L'après-midi, nous portions la même neige du côté droit sur le côté
       gauche. Pour faire ce travail, nous ne disposions ni de pelles ni de brouettes, car pour
       nous les pédés, cela aurait été trop facile. Non, les maîtres avaient trouvé mieux. Nous
       devions retourner notre manteau, le côté boutonné dans le dos, et porter la neige dans
       les pans retroussés. C'est avec nos mains nues, bien sûr, que nous creusions la neige et
       la chargions. (...) Nos mains étaient déchiquetées par la neige et la glace, et à moitié
       gelées. Nous étions devenus les esclaves hébétés et indifférents des SS. "

       Heger décrit un commando spécial composé d'homosexuels et de quelques juifs. Son
       but était de construire une butte de terre destinée à retenir les balles derrière les cibles
       du champ de tir. Rapidement les SS préféraient tirer sur les déportés. Ce commando dura
       environ quinze jours mais il y eut plus de quinze morts. Proportionnellement au nombre
       de déportés, ce commando, pour le temps qu'il dura, fut bien plus meurtrier que celui de
       la carrière d'argile.

       Travaux de forçats et tortures sont le lot de tous les déportés mais les triangles roses
       sont particulièrement exposés.

       2.2.2.4.COBAYES DES NAZIS

       Les nazis pratiquent aussi des expériences qui ne concernent que les homosexuels et
       qui ont pour objectif de guérir l'homosexualité.

       " En injectant des hormones synthétiques dans l'aine droite, on devait obtenir une
       inversion des tendances de l'individu. Les médecins SS n'arrêtaient pas de faire des
       plaisanteries sur la chose. Vernaet procéda également à des essais sur des castrats. "
       Eugène Kogon.

       " Ces expériences ont entraîné la mort de nombreux prisonniers, sans avoir aucune
       valeur scientifique. Souvent, les médecins et les techniciens de laboratoires ne savaient
       même pas comment procéder. Ils ne dosaient pas les traitements et ne contrôlaient même
       pas la pureté des drogues administrées. "
       Richard Plant.

       " On nous promit que chaque homosexuel qui se ferait châtrer serait rapidement libéré
       pour bonne conduite. Quelques déportés au triangle rose crurent en la parole d'Himmler
       et pour sortir de l'étau mortel des camps se firent châtrer. Mais malgré leur bonne
       conduite, dont les chefs de bloc et les chefs de camps étaient seul juges, s'ils purent
       sortir des camps, ce n'était pas pour rentrer chez eux, mais pour être envoyés dans les
       rangs de la division disciplinaire Dirlewanger en Russie et y finir en héros pour Hitler et
       Himmler, dans la boucherie des guérillas. "
       Heinz Heger.

       2.2.2.5.LES LESBIENNES DANS LES CAMPS

       Les témoignages concernant les gais dans les camps sont rares mais concernant les
       lesbiennes, la situation est pire encore et pourrait laisser penser qu'elles ont été
       épargnées dans cette tentative d'extermination. Il n'en est rien.

       Les lesbiennes sont plus discrètes et ne mettent pas en péril la pureté du sang
       allemand ; ce sont les raisons qui expliquent que les nazis n'aient pas mené, comme ils
       l'ont fait à l'égard des gais, une politique systématique d'extermination des lesbiennes.
       Mais celles qui étaient connues des nazis n'ont pas échappé aux camps où elles
       portaient le triangle noir des asociaux.

       3 : LE REFUS DE LA RECONNAISSANCE

       Après la guerre ce n'est pas la libération pour tous.

       En France, la loi de 1942 devient l'article 331 du code pénal. Le paragraphe 175 est
       maintenu en Allemagne. Les déportés homosexuels, comme les criminels, ne peuvent
       obtenir ni reconnaissance ni indemnisation.

       En 1960 l'amendement Mirguet classe l'homosexualité "fléau social" et donne au
       gouvernement le droit de légiférer par décret pour la combattre.

       Après-guerre, le refus de l'état français de reconnaître la déportation des homosexuels et
       d'indemniser les victimes sonne comme une approbation de la déportation en elle-même.

       Combien pensent encore que les homosexuels sont des malades, des asociaux, des
       criminels potentiels ?

       Le racisme ordinaire qui a conduit tant d'hommes et de femmes en déportation empêche
       toute reconnaissance aujourd'hui encore.

       4 : BIBLIOGRAPHIE

       Eugène KOGON, L'état SS, le système des camps de concentration allemand, plusieurs
       éditions (rapport demandé par les alliés et utilisé lors du procès de Nuremberg. ouvrage
       reconnu par tous)

       Heinz HEGER, Les hommes au triangle rose, Journal d'un déporté homosexuel 1939-1945,
       Persona, Paris, 1981

       Jean Le BITOUX, Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Calman-Lévy, Paris, 1994.

       Les Flamands Roses, groupe d'expression Gaie et Lesbienne, Les triangles roses ou la
       mémoire interdite.

       M POLLACK, L'expérience concentrationnaire, Essais sur le maintien de l'identité
       sociale, Métaillié, Paris, 1990
 


"Si leur voix faiblit nous périront "

Paul Éluard

 

 

Kenone

   

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